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J’AI LU DANS SES YEUX

Frédéric Bisson

Je n’avais jamais vu les yeux de ma mère d’aussi près. Le vert de ses yeux était teinté de gris. Un voile en cachait maintenant les petits accents de bruns ou de jaune, comme si un brouillard avait commencé à recouvrir la seule voie d’accès qui m’était encore accessible.

Elle était fragile, frêle.

Je m’approchais d’elle pour la première fois depuis qu’elle était ici.

Depuis trop longtemps déjà.

J’avais l’impression d’être arrivé trop tard. Je voulais reculer. Partir en courant, convaincu qu’elle ne m’avait pas vu et qu’elle n’allait pas me reconnaitre.

Lâche. C’est le seul mot que je savais me répéter en boucle à cet instant où je n’étais plus l’adulte fier et fort, mais l’enfant fragile et apeuré.

Lâche. C’est le seul mot qui me permettait d’avancer vers elle.

J’aurais voulu crier. Pleurer. Incapable.

J’ai posé ma main gauche sur son avant-bras. Elle n’a pas bougé. Sa tête était légèrement inclinée vers son épaule et ses yeux fixaient la fenêtre. Au loin, on pouvait voir les cheminées de la vieille CIP et ¨sa¨ rivière des Outaouais.

De la fenêtre au 4e étage de sa petite chambre à l’hôpital de Gatineau, elle avait enfin la possibilité d’admirer les grandes eaux qui avaient jadis bercé notre enfance.

Je me suis assis dans le fauteuil devant elle.

Elle me semblait calme. Je sentais que ses mâchoires s’étaient desserrées, relâchées. Je ne l’avais jamais vue aussi calme. Toute ma vie, j’ai appris à connaitre ma mère, à jauger son humeur, en analysant la jugulaire en saillie dans son cou. Je savais quand et comment lui parler en observant la tension qui émanait de son visage.

Il n’y avait pas de saillie ni de jugulaire gonflée. Rien. Juste la paix sur son visage et le brouillard dans ses yeux.

Je me suis souvenu de mon enfance sur la rue Connaught, à jouer dans la maison aux escaliers bleus; de nos après-midi au parc Moussette à réinventer le monde ou de nos escapades secrètes au bord du lac des Fées.

Avec ma main droite, j’ai risqué un geste.

J’allais la toucher.

J’avançai mes doigts à son front pour dégager une mèche de cheveux.

J’allais toucher ma mère. Malade. Absente. J’allais effleurer ce visage qui m’avait bercé; ce visage que j’avais craint si souvent. Ces rides, ses rides qui étaient aussi les miennes.

J’ai touché. J’ai retiré ma main.

Elle a lentement soulevé la tête.

Le brouillard s’est dissipé, chassé par la pluie d’une seule larme.

Elle m’a souri avec ses yeux.

À cet instant précis, j’ai su que je l’aimais, comme je n’avais jamais cru être capable d’aimer.

« Maman… »

Elle a fermé les yeux. C’était le signal.

* * *

Je n’avais jamais senti le souffle de mon fils d’aussi près depuis que je l’avais bercé enfant. L’air chaud de ses poumons, son odeur d’humanité me caressaient la joue. Il avait les yeux légèrement ridés, ce qui lui rendait le regard encore plus triste.

Je le sentais fort mais faible à la fois. Je reconnaissais la dualité d’une vie passée à douter.

Depuis 49 ans, j’aurais voulu approcher mes lèvres d’aussi près, pour lui souffler à l’oreille que je le trouvais beau et que je l’aimais. Jamais de toute ma vie, je n’avais été capable de retrouver ces moments d’intimité avec mon garçon que j’avais tant aimé.

Il était venu me rendre service, m’aider à quitter mes souffrances. Il était là pour la première fois depuis que ma vie s’était arrêtée, entre ces quatre murs blancs d’une chambre aseptisée, déjà trop petite.

Courageux.

C’est le seul mot que je savais me répéter en boucle, à cet instant où je n’avais plus devant moi l’adulte fragile et apeuré mais le fils fort et fier, qui s’était souvenu de notre promesse.

Un matin de printemps 1982 sur le pont des Chaudières, à contempler les trombes d’eaux de « ma » rivière des Outaouais chérie, arracher les restants de glaces aux pierres de l’usine E.B. Eddy, à l’ombre des structures d’aciers et de béton du complexe du Portage en construction, j’ai brisé le silence :

– Promets-moi Simon que si un jour je tombe malade, tu n’hésiteras pas…

– J’te jure maman.

Il s’y était engagé en posant un long baiser sur ma joue.

30 ans plus tard, dans ma chambre d’hôpital, il posa sa main gauche sur mon avant-bras. Je n’ai pas voulu bouger, de peur qu’il ne me lâche. J’ai continué à regarder par la fenêtre pour ne pas l’effrayer. Je trouvais des forces à contempler le courant de « ma » rivière des Outaouais. Comme le sang qui coule dans nos veines. Comme la vie qui que je sentais en lui.

Quand il s’assit dans le fauteuil devant moi, je devins calme. Mes mâchoires s’étaient desserrées. Pour la première fois de ma vie, je me laissais aller. Devant mon fils, je ne voulais plus être la femme solide et droite, stricte et distante.

J’étais en paix. J’étais prête et il le savait.

J’aurais tant aimé pouvoir lui parler, lui dire merci. Depuis deux ans, jamais il n’était venu me voir. Mais aujourd’hui, prisonnière de mon corps, incapable de dire, nous communiquions pour la première fois.

Avec sa main droite, il a osé un geste.

Il allait me toucher au visage, me caresser la joue peut-être? Comme lors de ces soirées des mois d’août trop chauds au bord du lac Lemay, dans les sentiers encore sauvages où sans retenue, il se réfugiait dans mes bras, pour rire ou pleurer.

Pour m’aimer. Pour toujours.

Mon fils venait de toucher mes cheveux.

Il a retiré sa main.

J’ai détourné le regard et abandonné « ma » rivière, le temps de laisser parler mon âme dans mes yeux teintés de brouillard.

J’ai senti une larme s’échapper. Une seule. Pas plus. Je ne voulais pas qu’il pleure.

À cet instant précis, j’ai su qu’il m’aimait comme je ne l’avais jamais cru être capable d’aimer.

« Maman… »

Il m’a dit maman!

J’ai fermé les yeux. Je ne voulais plus qu’il me quitte. Je ne souhaitais plus partir! Mon fils avait appris à aimer et je voulais vivre pour toujours à ses côtés.

Je voulais redevenir la maman qu’il avait cherchée toute sa vie.

* * *

Je me suis levé, d’un pas hésitant. Maman avait encore les yeux fermés.

Je me souvenais de cette promesse que nous avions faite sur le pont des Chaudières. Cette promesse qui me hantait depuis deux ans. Qui m’avait empêché de venir la voir, dans sa petite chambre du 4e étage.

Je devais me rendre à l’évidence : maman était prête à partir. Sans qu’elle n’ait besoin de le dire, j’ai compris qu’elle avait compris.

Question de ne pas voir son regard, je me suis placé dos à elle.

J’ai pincé le petit tuyau de plastique par lequel coulait son sérum de vie, son médicament. Et j’ai compté jusqu’à 10.

Les yeux fermés, j’ai fredonné la comptine qu’elle me chantait sur la galerie blanche de la maison aux escaliers bleus de la rue Connaught.

J’ai entendu un souffle s’échapper de sa bouche meurtrie par la vie.

Et puis rien.

Je suis parti.

* * *

Je ne voulais plus partir :

– Maman t’aime! Pensais-je de toutes mes forces. Rien ne sortait de ma bouche.

Je maudissais la promesse qu’on s’était faite. Si seulement j’avais pu lui faire comprendre.

Je me souviens d’avoir réussi à entrouvrir les lèvres. Dans ma tête, je me suis entendu dire « non! ».

Mais il était déjà derrière moi.

Je me suis endormie pour de bon, en entendant la comptine que je lui chantais sur la galerie blanche de la maison aux escaliers bleus de la rue Connaught.

Je suis partie, sans le vouloir.

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